Le Rassemblement national multiplie les contre-feux face aux révélations de Mediapart. "La prétendue 'investigation' s'effondre déjà", a soutenu le président du Rassemblement national Jordan Bardella sur X le 1er octobre.
Ces attaques visent à semer le doute sur la fiabilité des informations du média d'investigation. Mediapart a révélé, lundi 28 septembre, avoir retrouvé de nombreux messages antisémites écrits par Jordan Bardella entre 2013 et 2014. Entre autres écrits problématiques, l'eurodéputé aurait notamment affirmé que les "banques sont toutes détenues par des juifs".
Pour étayer ses accusations, Mediapart a également publié un second article et une vidéo le 1er octobre, qui détaillent l'origine de ces messages écrits dans des conversations privées sur Facebook et précisent qu'ils ont été authentifiés par un huissier de justice, une profession chargée d'établir des constats officiels.
Autant d'éléments qui sont pourtant décrits par le Rassemblement national, Jordan Bardella en tête, comme des "pseudo-preuves". Le président du RN, qui soutient n'avoir jamais tenu ces propos antisémites, a également déclaré que "Mediapart n'a avancé absolument aucun argument".
Cette défense se heurte toutefois aux éléments réellement avancés par Mediapart à ce jour. La rédaction des Observateurs de France 24 a examiné trois des principaux arguments du RN, tant sur l'authenticité des messages que sur son émetteur :
Sur X, Jordan Bardella a dénoncé le 1er octobre "d'obscures captures d'écran manipulables". Les captures d'écran auxquelles fait référence Jordan Bardella, ce sont celles de messages publiés dans un montage par Mediapart, qui met en avant une partie des propos antisémites qu'a tenus un compte Facebook du nom de Jordan Bardella entre 2013 et 2014 (ci-dessous).
Mais ces messages ne sont pas des captures d'écran qui auraient pu être manipulées : tout d'abord car Mediapart a pu directement consulter la messagerie dans laquelle ces messages ont été échangés, comme le montre sa vidéo d'explication diffusée le 1er octobre.
Le média d'investigation y partage une séquence filmée de l'interface de la messagerie Messenger du réseau social Facebook - partiellement pixellisée pour protéger ses sources, mais dans laquelle on peut lire une partie de ces échanges. Selon Mediapart, les propos antisémites ont été tenus par un compte au nom de Jordan Bardella à une personne dans l'entourage de l'homme politique à l'époque.
Autre argument qui invalide les propos de Bardella : Mediapart a également pu confirmer l'authenticité de telles conversations auprès de l'entreprise Meta, la société mère qui possède Facebook. Selon Mediapart, la source qui a reçu les messages antisémites a sollicité, mi-août, Meta "à la demande de Mediapart", afin d'obtenir un téléchargement de ses conversations sur l’année 2013.
Comment est-ce possible? Depuis la mise en place du règlement européen sur les données personnelles, le RGPD, en 2016, chaque utilisateur de la messagerie Messenger peut en effet demander au réseau social de récupérer une copie de ses données.
Dans ces fichiers consultés par Mediapart, les sources ont récupéré l'ensemble de ses conversations, y compris avec des comptes qui ont depuis été supprimés, comme c'était le cas du compte au nom de "Jordan Bardella" qui a tenu ces propos.
Et à chaque fois, tous les messages visibles sur la messagerie concordent avec les éléments envoyés par Meta, dont certains ont été mis en avant dans la vidéo de Mediapart. Ces documents de Meta confirment par ailleurs que le nom du compte émetteur de ces messages est bien Jordan Bardella.
Afin "qu’aucun doute ne soit permis", le média d'investigation a même fait authentifier par un huissier le 29 septembre que les messages antisémites dans les fichiers envoyés par Meta à cette source, dans lesquels se trouvaient tous les écrits antisémites, étaient à la fois bien authentiques, n'ont pas été modifiés depuis 2013 et ont bien été tenus sur la période par un compte au nom de "Jordan Bardella".
Le texte du fichier envoyé par Meta aurait-il toutefois pu être modifié par la source une fois obtenu, comme l'affirme Virginie Joron, députée européenne du RN ? "L'idée qu'entre l'export des messages par Meta le 16 août et aujourd'hui, la source aurait pu modifier cet export ne tient pas", décrit Alexandre Berteau, l'un des coauteurs de l'enquête, à la rédaction des Observateurs de France 24. "Tout simplement parce que l'on a fait l'export avec cette source-là, à notre demande et en sa présence".
Au soir des nouvelles révélations de Mediapart le 1er octobre, Jordan Bardella a également voulu "attirer l’attention sur le fait que l’extraction [des messages par Meta] a été faite après la publication de lundi [28 septembre]", au micro de LCI.
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Sauf que Jordan Bardella confond ici deux éléments : l'extraction des messages Messenger via les sources de Mediapart a été réalisée le 16 août, selon l'article du média en ligne et l'un des auteurs de l'enquête, Antton Rouget. Mediapart avait donc déjà ces éléments à la publication du premier article.
C'est la confirmation par l'huissier que ces documents sont authentiques qui a été effectuée par Mediapart le 29 septembre, soit un jour après la publication de leur enquête. "On a fait ce PV d'huissier car on nous a accusés d'être des faussaires", précise Alexandre Berteau. "Mais on ne le fait pas à chaque enquête".
D'autres critiques, qui peuvent sembler à première vue plus légitimes, sont portées par les cadres du Rassemblement national sur ce fameux compte Facebook émetteur de ces messages antisémites au nom de "Jordan Bardella". Car selon eux, ces messages auraient pu être tenus par un homonyme de Jordan Bardella. Le député RN Kévin Pfeffer a même publié des captures d'écran de recherches sur Facebook de nombreux comptes également appelés "Jordan Bardella", pour démontrer une supposée erreur d'identification.
Mediapart n'a certes pas d'éléments techniques pour prouver à 100 % que ce compte a bien été tenu par Jordan Bardella entre 2013 et 2014. Toutefois, on retrouve dans ces messages de nombreux éléments biographiques et anecdotes sur le désormais président du Rassemblement national, qui étaient alors inconnus du grand public en 2013.
Mediapart rapporte par exemple qu'un message mentionne l'origine de sa mère, "née en Italie", et de son père "en France". D'autres évoquent "pêle-mêle, parmi de nombreux autres éléments, son engagement 'chez Marine Le Pen', son anniversaire, ses études", relate le média en ligne.
Des passages précis de la vie de Jordan Bardella, décrits notamment dans la biographie du président du Rassemblement national intitulée "Ce que je cherche" (Fayard) et publiée en 2024, sont également relatés par ce compte Facebook de 2013. Comme le fait que Jordan Bardella ait aidé des migrants à apprendre le français, ou qu'il ait échoué au concours de Sciences Po en 2013. Mediapart précise :
"À ce sujet, il fulmine alors contre ces 'prepa privés' trop coûteuses à ses yeux, leurs frais de scolarité, écrit-il, ne descendant jamais 'en dessous de 1 000 €'. Jordan Bardella gardait cette rancœur intacte dans son autobiographie de 2024 : 'Le bon élève que j’étais a pourtant lamentablement raté le concours d’entrée à Sciences Po. J’avais fait l’impasse sur les fameuses prépas, trop chères.'"
Une Plainte De Jordan Bardella Pour "Faux Et Usage De Faux"
De futures réponses pour éclairer cette dernière zone d'ombre - toutefois éclairée par de nombreux éléments biographiques - pourraient provenir de la justice. Le président du Rassemblement national a annoncé avoir déposé plainte contre Mediapart à la fois pour "faux et usage de faux" et pour diffamation.
Dans ce cadre judiciaire, des éléments techniques sur l'origine de ce compte Facebook, comme l'adresse IP ou les données de géolocalisation du compte, pourraient peut-être être demandés à Meta (la société mère qui contrôle Facebook) par la justice.